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Les aventures de Pinocchio

de Carlo Lorenzini, 
dit Collodi


Traduction de Claude Sartirano

5ème partie

 

Chapitre 25

Lassé d’être une marionnette et voulant devenir un bon garçon, Pinocchio pro­met à la Fée de s’améliorer et d’étudier.

Au début, la gentille jeune femme avait bien commencé par prétendre qu’elle n’était pas la petite Fée aux cheveux bleu-nuit mais, se sachant découverte et ne voulant pas rendre cette comédie interminable, elle finit par l’admettre : 
- Sacrée marionnette ! Et comment as-tu fait pour me reconnaître ? 

- Tout simplement parce que je vous aime énormément.

- Tu te rends compte ? Tu m’as quittée alors que je n’étais encore qu’une fillette et maintenant je suis une femme qui pourrait être ta mère.

- Cela me plait bien. Car, au lieu de « petite sœur », je vous appellerai « maman ». Il y a si longtemps que je meurs d’envie d’avoir une maman comme les autres enfants ! Comment avez-vous fait pour grandir si vite ? 

- C’est un secret.

- Confiez-le-moi ! Moi aussi, je voudrais grandir un peu. Je suis resté haut comme trois pommes.

- Toi, tu ne peux pas grandir. 

- Et pourquoi donc ?

- Parce que les marionnettes ne grandissent jamais. Marionnettes elles naissent, marionnettes elles vi­vent et marionnettes elles meurent. 

- Oui, mais moi j’en ai assez d’être une marionnette – s’exclama Pinocchio en se frappant la tête – Il se­rait temps que je devienne un humain. 

- Tu le deviendras... Mais il faut le mériter.

- Vraiment ? Alors, qu’est-ce que je dois faire pour le devenir ?

- C’est très facile : il suffit que tu consentes à être un bon petit garçon.

- Ce que, peut-être, je ne suis pas...

- Effectivement ! Un gentil garçon est obéissant et toi, au contraire... 

- Et moi, je n’obéis jamais.

- Un gentil garçon aime étudier et travailler. Toi, au contraire... 

- Et moi, au contraire, je flâne et vagabonde à longueur de temps. 

- Un gentil garçon dit toujours la vérité...

- Et moi toujours des mensonges.

- Un gentil garçon ne rechigne pas à aller à l’école... 

- Moi l’école me rend malade. Mais maintenant, je veux changer. 

- Tu me le promets ?

- Je le jure. Je veux devenir un enfant bien élevé et être la fierté de mon papa... Au fait, où est-il mon pau­vre papa à présent ? 

- Je ne sais pas.

- Aurai-je le bonheur de le revoir et de lui faire des gros baisers ? 

- Je crois que oui. J’en suis même sûre.

La réponse de la Fée rendit Pinocchio si content que, transporté, il lui prit les mains et les embrassa avec fou­gue. Puis, levant vers elle des yeux pleins d’amour, il lui demanda : 

- Ainsi, ma petite maman, tu n’es pas morte ?

- Apparemment non – répondit la Fée en souriant.

- Si tu savais combien j’ai eu la gorge serrée et quelle douleur j’ai ressentie quand j’ai lu cet affreux « ci-gît »

- Je sais. C’est même pour cela que je t’ai pardonné. Cela m’a fait comprendre que tu avais bon cœur et quand les enfants ont du cœur, on peut toujours espérer d’eux qu’ils retrouveront le droit chemin, même s’ils sont des polissons et qu’ils ont pris de mauvaises habitudes. Voilà pourquoi je suis venue jusqu’ici te chercher. Je serai ta maman... 

- Formidable ! – hurla Pinocchio en sautant de joie. 

- Mais tu devras m’obéir et faire tout ce que je te dis.

- Bien sûr, bien sûr, bien sûr !

- Bon. Alors, dés demain, tu vas à l’école. 

Brusquement, Pinocchio se sentit un peu moins joyeux.

- Puis tu choisiras le métier que tu as envie de faire.

Le visage de Pinocchio se ferma un peu plus.

- Qu’est-ce que tu ronchonnes entre tes dents ? – demanda la Fée qui commençait à s’impatienter. 

- Eh bien.. – répondit la marionnette d’une voix geignarde – Pour l’école, ce n’est pas un peu tard ?

- Non monsieur ! Pour s’instruire, il n’est jamais trop tard. 

- Mais moi, un métier, cela ne m’intéresse pas...

- Pourquoi donc ?

- Travailler me fatigue. 

- Écoute-moi, mon garçon. Tous ceux qui parlent de cette façon finissent presque toujours en prison ou à l’hospice. Sache que l’homme, sur cette terre, qu’il soit riche ou pauvre, doit toujours s’occuper à faire quelque chose, qu’il doit travailler. Prends garde à ne pas tomber dans l’oisiveté ! L’oisiveté est une maladie terrible qu’il faut guérir très vite, dés que l’on est enfant. Sinon, après, c’est trop tard : elle de­vient une maladie incurable.

Touché par ces paroles, Pinocchio releva vivement la tête et déclara :

- J’étudierai, je travaillerai, je ferai tout ce que tu voudras car la vie de marionnette ne me convient plus. Je veux devenir coûte que coûte un enfant comme les autres. Tu me l’as promis, n’est-ce pas ? 

- Je te l’ai promis. Dorénavant, cela dépend de toi.

Chapitre 26

Pinocchio va au bord de la mer avec ses camarades de classe pour voir le terrible Requin.

Le lendemain, Pinocchio partit pour l’école.

Je vous laisse imaginer la tête de tous ces polissons d’écoliers quand ils virent une marionnette entrer dans leur classe. Ce fut un éclat de rire général. Les uns s’amusèrent à lui piquer son bonnet, d’autres à lui tirer sa veste par derrière ou à lui dessiner à l’encre deux grosses moustaches sous le nez. Certains allèrent même jusqu’à lui attacher une ficelle aux jambes et aux bras pour le faire danser. 

Au début, Pinocchio joua les indifférents et resta impassible. Mais sa patience ayant des limites, il finit par s’en prendre fermement à ceux qui l’asticotaient le plus : 

- Les gars, ça suffit ! Je ne suis pas venu pour être votre souffre-douleur. Je respecte les autres ; les au­tres doivent me respecter.

- Bravo ! Tu parles comme un livre ! – hurlèrent ces sales gosses dont les rires redoublèrent.

L’un d’eux, encore plus effronté que les autres, chercha alors à attraper le nez de la marionnette. Sans succès car, sous la table, Pinocchio lui décocha un bon coup de pied dans les tibias. 

- Aïe ! Aïe ! Il a les pieds drôlement durs ! – se plaignit le gamin en se frottant la jambe.

- Et ses coudes donc ! Ils sont encore plus durs que ses pieds ! – ajouta un autre qui venait de recevoir une bourrade dans l’estomac en réponse à ses plaisanteries grossières.

Coup de pied et coup de coude firent leur effet : Pinocchio y gagna immédiatement l’estime et la sympathie de tous les écoliers qui se mirent à l’aimer sincèrement et à lui prodiguer mille signes d’amitié. 

Même le maître faisait son éloge tellement il était attentif, studieux, intelligent, toujours le premier à arriver à l’école et le dernier à se lever de son banc, la leçon finie. 

Son seul défaut était d’avoir des amis dont beaucoup d’entre eux n’étaient que des petits chenapans bien connus pour ne pas aimer travailler et qui ne brillaient guère à l’école.

Chaque jour le maître le mettait en garde. Même la bonne Fée ne manquait pas de lui dire et redire :

- Méfie-toi, Pinocchio ! Ces mauvais camarades finiront tôt ou tard par te détourner de l’étude et, peut-être même, par t’attirer de gros ennuis. 

- Il n’y a pas de danger ! – répliquait-il en haussant les épaules et en pointant son index vers son front comme pour dire : « J’ai de la jugeote ! »

Or il advint qu’un beau jour, alors qu’il se dirigeait vers l’école, Pinocchio vit venir vers lui toute la bande de ses copains habituels : 

- Tu sais la grande nouvelle ?

- Non.

- Dans la mer, pas loin d’ici, il y a un Requin grand comme une montagne. 

- Vraiment ? C’est peut être le même qui rodait déjà quand mon papa a disparu. 

- On va à la plage pour le voir. Tu viens avec nous ?

- Non, non. Moi, je vais à l’école.

- L’école ? Aucune importance ! On ira demain... Une leçon de plus ou de moins n’y changera rien: on restera toujours des ânes.

- Et le maître ? Qu’est-ce qu’il va dire ? – fit remarquer Pinocchio. 

- Le maître dira ce qu’il veut. De toutes façons, il est payé pour rouspéter toute la journée. 

- Et ma maman ?

- Les mamans ne sont jamais au courant de rien – assurèrent ces petites pestes. 

- Bon, voilà ce que je vais faire – décida Pinocchio – Ce Requin, moi aussi je veux aller le voir et j’ai mes raisons pour cela. Mais j’irai après l’école.

- Pauvre cloche ! – fit l’un des garçons – Tu crois vraiment qu’un poisson d’une telle taille va rester où il est pour te faire plaisir ? Dés qu’il s’ennuiera, il filera ailleurs et alors... bonjour !

- ll faut combien de temps pour aller à la plage ? – s’enquit la marionnette.

- Dans une heure, on sera revenus.

- Alors, on cours ! Le premier qui arrive a gagné ! – cria Pinocchio. 

Le signal du départ donné, toute la bande de vauriens s’ébranla, s’égayant dans les champs avec leurs livres et leurs cahiers. Pinocchio, qui semblait avoir des ailes aux pieds, filait en avant.

De temps en temps, il se retournait et se moquait de ses camarades qui, loin derrière, haletaient, couverts de poussière et la langue pendante. Il riait de bon cœur. Le malheureux ne savait pas encore dans quel épouvantable pétrin il allait se fourrer. 

Chapitre 27

Grosse bagarre entre la marionnette et ses camarades d’école. L’un d’eux ayant été blessé, Pinocchio est arrêté par les gendarmes.

Dès qu’il fut sur la plage, Pinocchio inspecta l’océan mais ne vit aucun requin.

C’était une mer d’huile dont la surface brillait comme un miroir.

- Le Requin, où est-il ? – demanda la marionnette en se tournant vers ses petits camarades. 

- ll sera parti déjeuner – répondit l’un d’eux en riant.

- Ou alors il fait la sieste – ajouta un autre en s’esclaffant encore plus fort. 

Ces réponses bizarres, ces rires niais conduisirent Pinocchio à penser que ses copains lui avaient fait une farce en lui racontant des sornettes. D’une voix fâchée, il leur dit : 

- Et maintenant, dites-moi pour quelle raison vous m’avez raconté cette histoire idiote de requin ? 

- Pour une bonne raison – répondirent en chœur tous ces petits polissons. 

- Laquelle ?

- Te faire manquer l’école en t’attirant ici. Tu devrais avoir honte d’être toujours à l’heure en classe et de tra­vailler autant.

- Et si je veux étudier, moi, qu’est-ce que cela peut vous faire ?

- Cela nous fait beaucoup parce que, à cause de toi, on est mal vu par le maître. 

- A cause de moi ? Pourquoi donc ?

- Parce que les écoliers assidus comme toi font toujours de l’ombre à ceux qui, comme nous, n’ont pas en­vie de travailler. Et nous, nous ne voulons pas être considérés comme des moins que rien. Nous avons, nous aussi, notre amour-propre. 

- Qu’est-ce que je dois faire pour que vous soyez contents?

- Tu dois te désintéresser de l’école, des leçons et du maître, nos trois grands ennemis. 

- Et si je veux continuer à étudier ?

- On ne te parlera plus et, à la première occasion, tu nous le paieras. 

- Vous me faites bien rire ! – rétorqua la marionnette en les défiant d’un mouvement de tête. 

- Ca suffit, Pinocchio ! – menaça alors le plus grand des garnements – Arrête de faire le fanfaron et de jouer les petits coqs ! Si tu n’as pas peur de nous, nous n’avons pas peur de toi. N’oublie pas que tu es tout seul et que nous sommes sept. 

- Ouais, comme les sept péchés capitaux – lança Pinocchio en éclatant de rire. 

- Vous avez entendu ? Il nous a insultés ! Il nous a traités de péchés capitaux !

- Pinocchio, demande pardon ! Sinon, gare à toi !

- Coucou, je suis là ! – fit la marionnette en se tapotant le nez avec le doigt pour se moquer d’eux. 

- Pinocchio, ça va mal finir !

- Coucou !

- On te battra comme plâtre ! 

- Coucou ! Coucou !

- Tu vas rentrer chez toi le nez en compote !

- Coucou !

- Je vais t’en donner du coucou, moi – hurla le plus hardi des gamins – En attendant, prends toujours cet acompte et garde-le au chaud pour ton dîner de ce soir. 

Et il lui décocha un coup de poing en pleine figure.

Comme il fallait s’y attendre, la marionnette répondit du tac au tac en frappant à son tour son agresseur et la bagarre devint générale 

Bien qu’il fut seul contre tous, Pinocchio se montrait héroïque. Pour tenir à distance ses ennemis, il se servait avec dextérité de ses pieds en bois qui étaient très durs. Et quand il faisait mouche, il laissait toujours un bleu en souvenir. 

Les garçons, dépités de ne pas pouvoir se mesurer au corps à corps avec la marionnette, imaginèrent alors de lui envoyer des projectiles. Défaisant leurs ballots de livres, ils se mirent à lui lancer à la figure abécédaires et grammaires, les « Contes » de Thouar et le « Poussin » de Madame Baccini, toutes sortes de manuels scolaires que Pinocchio, qui était vif et dégourdi, évitait en baissant la tête si bien que, passant au-dessus de lui, les livres finissaient tous dans la mer.

Quant aux poissons, croyant que ces bouquins étaient de la nourriture, ils accouraient à la surface de l’eau par bancs entiers. Mais après avoir attrapé une page ou une couverture, ils la recrachaient aussitôt avec une mine de dégoût comme pour dire : « Ces trucs-là ne sont pas pour nous. Ce que l’on mange d’habitude est bien meilleur ! »

Alors que le combat s’intensifiait, un grand crabe, sorti des fonds marins et qui s’était hissé pesamment sur le rivage, cria aux écoliers d’une voix éraillée de trombone enrhumé : 

- Arrêtez, petits drôles ! Ces pugilats finissent toujours mal. A chaque fois un malheur arrive ! 

Pauvre crabe ! C’est comme s’il avait prêché dans le désert. Même ce benêt de Pinocchio le regarda de tra­vers et lui lança fort peu aimablement : 

- La ferme, espèce de raseur ! Tu ferais mieux de sucer deux pastilles de lichen pour guérir ton rhume. Va donc te mettre au lit et attraper une bonne suée ! 

Au même moment les écoliers, qui avaient épuisé leurs propres stocks de livres, repérèrent ceux de la ma­rionnette qui traînaient non loin d’eux et s’en emparèrent en un clin d’œil.

Parmi ces livres, il y avait un volume relié avec du carton épais et du parchemin au dos et aux angles. C’était un traité d’arithmétique qui pesait des tonnes.

L’un des gamins attrapa le livre, visa la tête de Pinocchio et le lança de toutes ses forces. Mais au lieu de tou­cher la marionnette, le traité d’arithmétique rencontra la tempe d’un autre gosse et le garçon, blanc comme un linge, s’effondra sur le sable en hurlant : 

- Maman, au secours ! Je meurs... 

A la vue du gisant, les enfants, effrayés, détalèrent à toutes jambes et disparurent

Attristé et paralysé par la peur, Pinocchio fut le seul à rester. Il parvint néanmoins à aller tremper son mouchoir dans l’eau pour rafraîchir le front de son camarade d’école. Pleurant à chaudes larmes, il l’appelait par son nom et le suppliait :

- Eugène, mon pauvre Eugène ! Ouvre les yeux, regarde-moi ! Pourquoi tu ne réponds pas ? Ce n’est pas moi, tu sais, qui t’ai fait mal ! Crois-moi, ce n’est pas de ma faute ! Ouvre les yeux, Eugène ! Ouvre-les, sinon je vais mourir moi aussi... Oh, mon Dieu ! Comment je vais faire pour rentrer à la maison ? Comment trouver le courage de me montrer à ma chère maman ? Que vais-je devenir ? Où m’enfuir ? Où me cacher ? Oh ! J’aurais bien mieux fait d’aller à l’école ! Pourquoi donc ai-je écouté mes camarades ? A cause d’eux, je suis damné. Pourtant, le maître me l’avait bien dit, et aussi ma maman : « Méfie-toi des mauvais camarades ! ». Mais j’ai la tête dure comme du bois, je suis obstiné comme une mule... Je n’écoute rien et n’en fais qu’à ma guise ! Et après, je paie les pots cassés. C’est comme cela depuis que je suis né. Jamais je n’ai eu une minute de répit. Oh ! Mon Dieu ! Que vais-je devenir ? Que vais-je devenir ?

Et il pleurait. Et il braillait. Et il se frappait le front en appelant le pauvre Eugène. Et puis il entendit des pas. 

C’étaient deux gendarmes.

- Qu’est-ce que tu fais par terre ? – demandèrent-ils

- Je soigne mon copain.

- Il s’est fait mal ?

- Ben oui !

- C’est même sérieux ! – observa l’un des gendarmes qui s’était penché sur Eugène – Ce garçon est blessé à la tempe. Qui lui a fait ça ? 

- Ce n’est pas moi – balbutia la marionnette qui ne respirait plus. 

- Si ce n’est pas toi, c’est qui ?

- C’est... Ce n’est pas moi....

- Et avec quoi a-t-il été blessé ?

- Avec ce livre.

Pinocchio ramassa le traité d’arithmétique et le montra aux gendarmes.

- Ce livre, il est à qui ? – questionna l’un des gendarmes.

- A moi...

- Bon, on a compris. Lève-toi et suis-nous. 

- Mais je...

- Suis-nous, je te dis ! 

- Mais je suis innocent...

- Allez ! En route !

Comme des pêcheurs venaient à passer, frôlant le rivage avec leur bateau, les gendarmes les interpellèrent : 

- On vous confie ce garçon blessé. Emmenez-le chez vous et soignez-le. On passera demain le voir.

Puis ils placèrent Pinocchio entre eux et lui ordonnèrent brutalement: 

- Maintenant, en avant ! Et pas de traînasserie ! Sinon, gare à toi ! 

La marionnette ne se le fit pas répéter deux fois et ils s’engagèrent sur le sentier qui conduisait au village. Mais le pauvre diable de Pinocchio ne savait plus où il en était. Il lui semblait être en plein rêve, vivre un cauchemar. Il n’était plus lui-même. Il voyait double, ses jambes tremblaient, sa langue, collée au palais, l’empêchait de parler. Pourtant, malgré son hébétude, une pensée lui déchirait le cœur : celle de devoir passer sous les fenê­tres de la bonne Fée escorté de deux gendarmes. Il aurait préféré mourir. 

Ils étaient sur le point d’entrer dans le village quand une bourrasque de vent arracha le bonnet de Pinocchio qui alla valser une dizaine de pas plus loin. Alors, s’adressant aux gendarmes :

- Puis-je aller chercher mon bonnet ? 

- D’accord. Mais faisons vite.

Pinocchio alla donc ramasser le bonnet mais, au lieu de le remettre sur sa tête, il le fourra entre ses dents et se mit à courir à toute allure vers la plage. Il filait comme une balle de fusil. 

Les gendarmes, comprenant qu’il leur serait difficile de le rattraper, lâchèrent un énorme dogue qui gagnait habituellement toutes les courses de chiens. Pinocchio courait très vite, le chien aussi. Les villageois se pres­sèrent à leurs fenêtres et dans la rue, curieux de connaître l’épilogue de cette féroce compétition. 

Ils durent rester sur leur faim : Pinocchio et le dogue soulevaient une telle poussière qu’en peu de temps il ne fut plus possible de rien voir. 

Chapitre 28

Pinocchio court le grand danger d’être frit à la poêle, comme un poisson. 

Lors de cette course désespérée arriva un moment terrible où la marionnette se crut perdue. En effet, Alidor – c’était le nom du chien – courait si vite qu’il avait presque rattrapé Pinocchio. A tel point que celui-ci pouvait entendre, juste derrière lui, la respiration haletante de la sale bête et sentir la chaleur de son haleine. 

Heureusement, la plage était toute proche car on pouvait déjà voir la mer. 

Arrivé sur le sable du rivage, Pinocchio sauta comme une grenouille et plongea dans les flots. Son poursuivant, au contraire, voulut s’arrêter mais, emporté par sa course infernale, il se retrouva à l’eau lui aussi. Ne sachant pas nager, le dogue se mit à agiter convulsivement ses pattes pour se maintenir à la surface. Or, plus il remuait ses pattes, plus il coulait.

Hagard, ses yeux exprimant la terreur, le pauvre chien aboyait et suppliait :

- Au secours ! Je me noie ! Je me noie !

- Va te faire... – répliquait la marionnette qui se tenait à distance, loin de tout danger. 

- Aide-moi, Pinocchio, mon ami ! Sauve-moi de la mort !

Pinocchio, qui avait le cœur sur la main, finit par être ému par ces cris déchirants. Alors, s’adressant au do­gue :

- Si je t’aide à te tirer de ce mauvais pas, tu me promets de me laisser tranquille ? 

- Je te le jure ! Je te le jure ! Dépêche-toi, par pitié ! Si tu hésites une minute de plus, je suis mort. 

C’est vrai qu’il hésitait, Pinocchio. Mais il se rappela ce que son papa lui avait dit tant de fois, à savoir qu’un bienfait n’est jamais perdu. Il nagea donc jusqu’à Alidor, le saisit par la queue et le tira jusque sur le sable sec du rivage. 

Le chien ne tenait plus sur ses pattes. Il avait bu tellement d’eau salée qu’il était gonflé comme un ballon. Pour autant Pinocchio ne s’y fiait pas trop et il estima plus prudent de retourner dans la mer. En s’éloignant du bord, il lança à son poursuivant devenu son obligé :

- Adieu Alidor, bon voyage et bonjour chez toi

- Adieu, Pinocchio. – répondit le dogue – Merci mille fois de m’avoir sauvé la vie. Tu m’as rendu un fier ser­vice et, en ce monde, un bienfait n’est jamais perdu. Si l’occasion se présente, on en reparlera. 

Pinocchio continua à nager en restant près du bord et il arriva dans une zone où il lui sembla être en sécurité. Là il vit, creusée dans les rochers qui surplombaient la côte, une espèce de grotte d’où sortait un long panache de fumée. 

- Dans cette grotte – se dit-il – il doit y avoir du feu. Tant mieux ! Ainsi je pourrai me sécher et me réchauf­fer. Et après ? Après, on verra bien...

Sa résolution prise, il se rapprocha des rochers, mais au moment où il était sur le point de se hisser hors de l’eau, il sentit quelque chose qui le soulevait et le tirait à l’air libre. Il tenta de fuir. Trop tard : à sa grande sur­prise, il réalisa qu’il était pris dans un grand filet au milieu d’une multitude de poissons de toutes formes et de toutes tailles, qui se débattaient et remuaient leurs nageoires caudales avec la rage du désespoir. 

En même temps, il vit sortir de la grotte un pêcheur très laid, si laid qu’il ressemblait à un monstre marin. Au lieu de cheveux, il avait sur la tête un buisson touffu d’algues vertes, verte également était la couleur de sa peau, verts étaient ses yeux et même sa longue barbe, qui descendait jusqu’à ses pieds, était verte. On aurait dit un énorme lézard vert debout sur ses pattes de derrière. 

Quand le pêcheur eut achevé d’amener le filet, il s’exclama tout content : 

- Bénie soit la Providence ! Je vais faire bombance de poissons encore aujourd’hui. 

- Heureusement que je ne suis pas un poisson ! – se dit Pinocchio qui reprenait courage. 

L’homme traîna le filet plein de poissons jusque dans la grotte, une grotte sombre et enfumée au centre de la­quelle trônait une grande poêle dans laquelle frémissait de l’huile qui dégageait une odeur insoutenable de bougie fondue.

- Maintenant, voyons ce que nous avons pris – dit le pêcheur vert de la tête aux pieds. 

Plongeant dans le filet une main grande comme une pelle de boulanger, il en sortit une poignée de rougets.

- Bien, très bien ces rougets ! – estima-t-il en les regardant et en les flairant, la mine satisfaite.

Les ayant bien flairés, il les jeta dans une cuvette vide.

Il répéta plusieurs fois la même opération. Au fur et à mesure qu’il sortait les poissons, son appétit grandissait et il jubilait : 

- Parfaits ces merlans !...

- Exquis ces mulets !...

- Délicieuses ces soles !... 

- Impeccables ces vives !...

- Et ces anchois frais ! Magnifiques !

Évidemment, merlans, mulets, soles, vives et anchois allèrent tous rejoindre pêle-mêle les rougets dans la cuvette.

Il ne restait plus que Pinocchio. 

Dés que le pêcheur l’eut sorti du filet, il écarquilla ses grands yeux verts et grommela, inquiet : 

- Quel sorte de poisson est-ce donc ? Des poissons comme celui-là, je n’en ai jamais mangé ! 

Il le regarda longuement sous tous les angles et conclut :

- J’ai compris : ce doit être une sorte de crabe.

Mortifié qu’on puisse le prendre pour un crabe, Pinocchio intervint, irrité :

- Qu’est-ce que c’est que cette histoire de crabe ? C’est une drôle de façon de me traiter ! Vous ne voyez pas que je suis une marionnette ? 

- Une marionnette ? – répondit le pêcheur – A vrai dire, c’est la première fois que je vois un poisson-marion­nette ! Mais c’est très bien ainsi. Je ne t’en dégusterai que plus volontiers ?

- Me déguster ? Mais je me tue à vous dire que je ne suis pas un poisson ! Vous n’entendez pas que je parle et que je raisonne comme vous ?

- Ma foi, c’est vrai – admit le pêcheur – Et comme je vois que tu es un poisson qui parle et raisonne comme moi, tu auras droit à tous les égards dus à ton espèce.

- C’est à dire ?

- Eh bien, parce que tu as toute mon amitié et toute mon estime, je te laisse choisir la manière dont tu sou­haites être cuisiné. Veux-tu être frit à la poêle ou cuit au court-bouillon et accompagné de sauce to­mate ?

- Pour tout dire – fit remarquer Pinocchio – si vraiment j’avais le choix, je préférerais être libre de rentrer chez moi. 

- Tu plaisantes ? Tu crois que je vais laisser passer l’occasion de manger un poisson aussi rare que toi ? C’est pas tous les jours que l’on trouve un poisson-marionnette dans la mer. Bon, laisse-moi faire : je te ferai frire avec les autres et tu en seras content. Etre frit avec de la compagnie est toujours une consola­tion. 

L’adage ne consola point le malheureux Pinocchio qui se mit à pleurer, disant entre deux sanglots:

- Ah ! Que ne suis-je allé à l ‘école au lieu d’écouter mes camarades ! Hi ! Hi ! Hi !

Comme il se tordait comme une anguille pour tenter d’échapper aux griffes du pêcheur, ce dernier lui lia les chevilles et les poignets avec du jonc et le jeta avec les autres poissons.

Puis, étalant de la farine sur une planche en bois, il en saupoudra tous les poissons avant de les mettre à frire dans la poêle. 

Les premiers à danser dans l’huile bouillante furent les pauvres rougets. Ensuite arrivèrent les merlans, les vi­ves, les mulets, les soles, les anchois, puis vint le tour de Pinocchio qui, se sentant si proche de la mort (et de quelle affreuse mort !), était pris de tels tremblements qu’il n’avait plus de force ni de voix pour se plaindre. 

Le pauvre enfant n’avait plus que ses yeux pour supplier le pêcheur.

Mais le pêcheur, insensible, le roula cinq-six fois dans la farine, si bien que Pinocchio finit par ressembler à une marionnette en plâtre.

Puis il l’attrapa par la tête et...

Chapitre 29

Pinocchio retourne chez la Fée qui lui promet qu’il va devenir un vrai petit garçon. Pour fêter cet évènement majeur, un grand goûter est organisé. 

Alors que le pêcheur était sur le point de jeter Pinocchio dans la poêle entra un gros chien attiré par la forte et appétissante odeur de friture. 

- Va-t-en ! – lui cria le pêcheur qui tenait toujours la marionnette enfarinée à la main. 

Le pauvre chien avait une faim de loup. Il gémissait doucement en remuant la queue, semblant dire : « Donne-moi un peu de cette friture et je te laisse tranquille. »

- Va-t-en, je te dis ! – répéta le pêcheur qui lui décocha un coup de pied.

Mais ce chien n’avait pas l’habitude de se laisser brutaliser, surtout quand il avait faim. Menaçant, il gronda et montra ses terribles crocs.

A ce moment-là, une petite voix mourante se fit entendre :

- Sauve-moi, Alidor !... Sinon, je suis cuit !

Le chien reconnut tout de suite la voix de Pinocchio et comprit, à sa grande surprise, qu’elle venait de cette espèce de paquet ficelé et enfariné que tenait le pêcheur.

Que fit le chien ? Il bondit, attrapa l’objet plein de farine et, le tenant avec précaution entre ses dents, sortit de la grotte en un éclair. 

Le pêcheur, furieux de se voir subtiliser un poisson qu’il avait tant envie de manger, tenta de rattraper le chien, mais il fut pris très vite d’une quinte de toux et il revint sur ses pas. 

Alidor courut jusqu’au sentier qui menait au village, s’arrêta et déposa délicatement l’ami Pinocchio sur le sol.

- Comment te remercier ? – demanda la marionnette. 

- Ne cherche pas. – répondit le dogue – Tu m’as sauvé la vie. Or un bienfait n’est jamais perdu. Il faut bien s’entraider en ce bas monde. 

- Mais comment as-tu fait pour me trouver ? 

- J’étais couché sur la plage, plus mort que vif, quand le vent a apporté une odeur de friture qui m’a ouvert l’appétit. Alors, j’ai suivi ces effluves qui m’ont mené à la grotte. Si jamais j’étais arrivé une minute plus tard !...

- Ne dis pas ça ! – hurla Pinocchio qui tremblait encore de tout son être – Une minute plus tard, j’étais bel et bien frit, mangé et digéré. Brrr ! J’en ai la chair de poule rien que d’y penser ! 

En riant, Alidor tendit sa patte droite à la marionnette qui la serra avec effusion, puis ils se quittèrent.

Le chien reprit sa route pour rentrer et Pinocchio, resté seul, se dirigea vers une chaumière qui se trouvait non loin de là. Sur le seuil, un vieil homme se réchauffait au soleil. Il s’adressa à lui: 

- Dites-moi, Monsieur, auriez-vous entendu parler d’un pauvre garçon blessé à la tête qui s’appelle Eugène ? 

- Mais oui. Ce garçon a été amené ici par des pêcheurs. Mais à présent... 

- Il est mort ! – l’interrompit Pinocchio qui ressentit une vive douleur. 

- Pas du tout ! Il est vivant et il est rentré chez lui.

- Vraiment ? Vraiment ? – s’exclama la marionnette qui sauta de joie – Alors, sa blessure n’était pas grave ? 

- Cela aurait pu être très grave, et même mortel – répondit le vieux monsieur – car il a reçu sur la tête un gros livre relié en carton.

- Qui donc a fait cela ?

- L’un de ses camarades d’école, un certain Pinocchio.

- Pinocchio ? Qui est-ce ? – questionna l’intéressé qui faisait l’ignorant. 

- On dit que c’est un sale gosse, un vagabond, un vrai casse-cou...

- Calomnies ! Ce sont des calomnies !

- Ah bon ? Tu le connais, toi, ce Pinocchio ?

- De vue...

- Puisque tu le connais, qu’en penses-tu ? 

- Pour moi, c’est un enfant modèle, plein de bonne volonté pour travailler, obéissant, affectueux avec son papa et tous les siens...

Pendant que Pinocchio débitait tous ces mensonges d’un air innocent, il se toucha le nez et s’aperçut que celui-ci s’était allongé d’au moins une main. Effrayé, il se ravisa : 

- Non, non, ne m’écoutez pas, monsieur ! Je connais fort bien Pinocchio et je peux vous assurer que c’est vraiment un sale gamin désobéissant et paresseux, qu’au lieu d’aller à l’école, il va faire les quatre cents coups avec ses copains.

Le nez retrouva sa taille normale

- Pourquoi es-tu tout blanc ? – demanda le vieil homme. 

- C’est à dire que... voilà : sans m’en apercevoir, je me suis frotté à un mur qui venait d’être peint – expli­qua la marionnette qui avait honte d’avouer qu’il avait été enduit de farine comme un poisson pour être frit à la poêle. 

- Et qu’as-tu fait de ta veste, de ton pantalon et de ton bonnet ?

- J’ai rencontré des voleurs qui m’ont tout pris. Au fait, vous n’auriez pas, par hasard, des vêtements pour que je puisse rentrer chez moi ?

- Mon garçon, pour tout vêtement je n’aurais que ce petit sac dans lequel je mets du lupin. Si tu veux, prends-le. 

Pinocchio ne se le fit pas dire deux fois. Il s’empara du sac à lupin qui était vide, découpa, avec une paire de ciseaux, un trou dans le fond et deux sur les côtés, puis il enfila le sac comme si c’était une chemise. Ainsi sommairement vêtu, il se dirigea vers le village. 

Une fois sur le chemin, il ne se sentit pas tranquille. Il s’arrêtait, repartait, marmonnait pour lui seul :

- Comment vais-je m’y prendre quand je retrouverai ma bonne petite Fée ? Et elle ? Que va-t-elle dire ? Est-ce qu’elle me pardonnera cette deuxième bêtise ? Je parie qu’elle me pardonnera ! Enfin, ce n’est pas sûr... D’ailleurs, ce serait normal : je suis un farceur qui promet toujours de s’amender et qui, jamais, ne tient parole !

Il faisait déjà nuit quand il arriva au village. De plus, le temps était épouvantable. Il tombait des cordes. Il alla tout droit à la maison de la Fée, résolu à frapper à la porte et à se faire ouvrir. 

Mais arrivé à pied d’œuvre, le courage lui manqua. Au lieu de frapper, il fit demi-tour en courant. Puis il revint, mais n’osa rien faire. La troisième fois, pareil. La quatrième fut la bonne : tout en tremblant, il se saisit du heurtoir et frappa un tout petit coup. 

Il attendit, attendit... Une bonne demi-heure passa avant que ne s’ouvrit une fenêtre au dernier étage de la mai­son, qui en comptait quatre. Une grosse Limace, qui tenait un lumignon, se pencha : 

- Qui donc frappe à cette heure-ci ?

- La Fée est là ? – demanda Pinocchio. 

- La Fée dort et ne veut pas qu’on la réveille. Mais toi, qui es-tu ? 

- Ben, c’est moi !

- Qui moi ?

- Pinocchio.

- Pinocchio ? C’est qui ?

- Pinocchio la marionnette ! Je vis ici, avec la Fée.

- D’accord, j’y suis maintenant. Attends-moi ! J’arrive tout de suite... 

- Dépêche-toi, par pitié, je meurs de froid – supplia Pinocchio.

- Mon garçon, je fais ce que je peux. Je suis une Limace et les Limaces ne vont pas vite. 

Une heure s’écoula, puis deux, et la porte ne s’ouvrait toujours par. Inquiet, transi de froid avec la pluie qui s’abattait sur lui, Pinocchio prit son courage à deux mains et frappa à la porte, un peu plus fort que la première fois. La Limace apparut à la fenêtre du troisième étage. 

- Chère Limace, – implora Pinocchio – cela fait deux heures que j’attends. Et deux heures, avec ce temps de chien, c’est plus long que deux années. Viens m’ouvrir, s’il te plait. 

- Mon garçon – lui rétorqua de sa fenêtre cet animal flegmatique et serein – mon garçon, je suis une Limace et les Limaces ne vont pas vite.

Puis la fenêtre se referma.

Bientôt minuit sonna. Une heure passa encore, puis deux. Pinocchio attendait toujours à la porte. 

Perdant patience, celui-ci se saisit rageusement du heurtoir pour frapper fort afin de se faire entendre dans toute la maison. Mais le marteau en fer se transforma en anguille qui lui glissa des mains et disparut dans la rigole de la rue. 

- Ah ! C’est ainsi ? – hurla Pinocchio de plus en plus en colère – Dans ce cas, je vais me servir de mes pieds.

Prenant son élan, il donna un grand coup dans la porte. Si fort que son pied pénétra dans le bois et quand il voulut l’enlever, il n’y parvint pas : celui-ci était coincé et tenait aussi fermement qu’un rivet.

Vous vous rendez compte de la situation de la pauvre marionnette qui dut passer le reste de la nuit un pied en l’air ? 

Finalement, au petit matin, la porte s’ouvrit. 

C’était cette brave bête de Limace. Elle avait mis seulement neuf heures pour descendre du quatrième étage. Autant dire qu’elle avait attrapé une belle suée ! 

- Qu’est-ce que tu fais avec ce pied dans la porte ? – demanda-t-elle à Pinocchio. 

- C’est un accident. Regardez donc, jolie Limace, si vous ne pourriez pas mettre fin à mon supplice. 

- Mon garçon, c’est un bûcheron qu’il faudrait. Et moi, je ne suis pas un bûcheron. 

- Peut-être pourriez-vous appeler la Fée ?

- Elle dort et ne veut pas être réveillée.

- Mais enfin ! Qu’est-ce que vous voulez que je fasse de toute la journée cloué à cette porte ? 

- Amuse-toi à compter les fourmis qui passent dans la rue.

- Apportez-moi au moins quelque chose à manger. Je me sens à bout de force. 

- Tout de suite – répondit la Limace.

Trois heures plus tard, Pinocchio la vit revenir avec un plateau d’argent sur la tête. Sur le plateau, il y avait du pain, un poulet rôti et quatre abricots bien mûrs.

- Voici le repas que vous envoie la Fée. 

La vue de ce festin consola la marionnette de tous ses malheurs. 

Mais son désappointement n’en fut que plus grand quand il commença à manger car le pain était en plâtre, le poulet en carton et les abricots de l’albâtre peint. 

Il était sur le point de s’effondrer en larmes, de s’abandonner au désespoir, d’envoyer valser plateau et nourri­ture factice mais - fut-ce parce que sa peine était profonde ou parce que son estomac était vide ? - il ne fit que s’évanouir.

Quand il reprit connaissance, il était étendu sur un divan, la Fée à ses côtés. 

- Cette fois encore, je te pardonne – lui dit-elle – mais gare à toi si tu fais encore des tiennes ! 

Pinocchio promit-jura qu’il étudierait et que, désormais, il se conduirait bien. Toute l’année, il tint parole. Aux prix, il fut le plus récompensé de l’école. Son comportement provoqua tellement de louanges que la Fée, très contente, lui annonça : 

- Demain, Pinocchio, ton désir sera enfin satisfait ! 

- C’est à dire ?

- Tu ne seras plus une marionnette en bois. Demain, tu deviendras un enfant comme les autres. 

Qui n’a pas assisté à la joie de Pinocchio apprenant cette grande nouvelle ne peut pas l’imaginer ! Tous ses copains, tous ses camarades d’école étaient invités le jour suivant à un grand goûter afin de fêter l’évènement. La Fée avait fait préparer deux cents bols de café au lait et quatre cents tartines beurrées. Une journée qui promettait d’être merveilleuse et joyeuse. Mais... 

Malheureusement, dans la vie des marionnettes il y a toujours un « mais » qui gâche tout. 

Chapitre 30

Au lieu de se transformer en petit garçon, la marionnette part en cachette au Pays des Jouets avec son ami La Mèche.

Naturellement, Pinocchio demanda tout de suite à la Fée la permission de sortir pour faire les invitations au goûter du lendemain. Celle-ci lui répondit :

- Va, mais rappelle-toi que tu dois être rentré avant la nuit. Tu as bien compris ?

- Dans une heure, je serai de retour – affirma la marionnette.

- Attention, Pinocchio ! Les enfants promettent facilement mais, le plus souvent, ils ne tiennent pas parole. 

- Moi, je ne suis pas comme les autres enfants. Quand je dis une chose, je la fais.

- On verra. Mais si tu désobéis, tu le regretteras. 

- Pourquoi ?

- Parce qu’il arrive toujours malheur aux enfants qui n’écoutent pas ceux qui en savent plus long qu’eux. 

- Je m’en suis déjà aperçu ! – reconnut Pinocchio – Mais maintenant, on ne m’y reprendra plus ! 

- On verra bien si tu dis vrai.

Pinocchio ne répondit rien, dit au revoir à sa bonne Fée qui était pour lui comme une maman et il partit en chantant et en esquissant des pas de danse. 

Une heure plus tard, il avait fait le tour de tous ses amis pour les inviter. Certains acceptèrent tout de suite avec joie, d’autres se firent un peu prier, mais quand ils surent que les tartines à tremper dans le café au lait seraient beurrées des deux côtés, ils finirent par dire : « D’accord, on viendra pour te faire plaisir ».

Ici, il faut savoir que, parmi tous ses copains et camarades d’école, Pinocchio en préférait un qui lui était parti­culièrement cher. Celui-ci se prénommait Roméo mais tout le monde l’appelait La Mèche à cause de son phy­sique allongé et raide, comme une mèche neuve pour lampe à huile. 

La Mèche était le garçon le plus paresseux et le plus indiscipliné de toute l’école, mais Pinocchio l’aimait beaucoup. Il était allé chez lui en premier pour l’inviter au goûter et ne l’avait pas trouvé. Il y retourna deux fois, sans plus de succès. 

Où pouvait-il le dénicher ? Il le chercha un peu partout. Finalement, il le retrouva caché sous le porche d’une ferme. 

- Qu’est-ce que tu fais là ? – demanda Pinocchio en s’approchant de lui. 

- J’attends minuit pour partir.

- Où vas-tu donc ?

- Loin, très loin ! 

- Je suis allé trois fois chez toi. 

- Que me voulais-tu ?

- Tu ne connais donc pas la grande nouvelle ? Tu ne sais donc pas la chance que j’ai ? 

- Quelle chance ?

- Demain s’achève ma vie de marionnette. Je vais être un garçon comme un autre. 

- Grand bien te fasse !

- C’est pourquoi je t’invite à un goûter chez moi demain. 

- Mais je te dis que je pars ce soir.

- A quelle heure ? 

- Bientôt.

- Tu vas où exactement ?

- Je vais vivre dans le plus beau pays du monde, un vrai pays de cocagne ! 

- Comment s’appelle ce pays ?

- C’est le Pays des Jouets. Tu ne veux pas venir avec moi ? 

- Moi ? Certainement pas ! 

- Tu as tort, Pinocchio ! Si tu ne viens pas, tu t’en repentiras, crois-moi. Car où trouver ailleurs un pays aussi idyllique pour nous autres les enfants ? Il n’y a ni école, ni maîtres, ni livres. Dans ce pays béni, il n’y a rien à apprendre. Ici, le jeudi est un jour de congé. Eh bien, dans ce pays, la semaine se compose de six jeudis, plus le dimanche. Les grandes vacances commencent le Premier de l’An et finissent à la Saint-Sylvestre. Voilà un pays qui me convient parfaitement ! Tous les pays civilisés devraient lui res­sembler. 

- Que fait-on de ses journées au Pays des Jouets ? – interrogea la marionnette.

- On joue, on s’amuse du matin au soir. Le soir, on va au lit, et le lendemain matin, on recommence. Qu’en dis-tu ?

- Hum ! – fit Pinocchio avec un mouvement de tête approbateur qui semblait dire : « C’est une vie que je mènerais volontiers, moi aussi ».

- Alors, tu viens ou pas ? Décide-toi ! 

- Non, non, non et non ! J’ai promis à la Fée d’être un bon garçon et de tenir mes promesses. D’ailleurs, je vois que le soleil se couche. Je te laisse et je file. Adieu et bon voyage !

- Mais où es-tu si pressé d’aller ?

- Chez moi. Ma bonne Fée veut que je revienne avant la nuit. 

- Attends au moins deux minutes.

- C’est que je suis déjà en retard.

- Deux minutes seulement...

- Et si la Fée me gronde ?

- Laisse-là dire. Après, elle s’arrêtera – affirma ce polisson de La Mèche. 

- Tu pars seul ou avec d’autres ? – questionna encore Pinocchio.

- Seul ? Mais nous serons plus de cent !

- Et le voyage, vous le faites à pied ? 

- A minuit passera une charrette qui doit nous emmener dans ce pays extraordinaire.

- Qu’est-ce que je donnerai pour être ici à minuit ! – soupira Pinocchio.

- Pourquoi ?

- Pour vous voir tous partir ensemble. 

- Tu n’as qu’à rester et tu nous verras. 

- Non, non. Il faut que je rentre chez moi.

- Allez ! Deux minutes seulement...

- J’ai déjà trop tardé ! La Fée va être inquiète. 

- Oh, la pauvre Fée !... De quoi a-t-elle peur ? Que les chauve-souris te dévorent? 

- Ainsi – continua Pinocchio – tu es vraiment sûr que, dans ce pays, il n’y a pas du tout d’école ?

- Pas l’ombre d’une.

- Ni de maîtres ?

- Pas un seul.

- Que l’on n’est pas obligé de travailler ? 

- Absolument ! 

- Quel beau pays ! – s’exclama Pinocchio qui se sentait venir l’eau à la bouche – Quel beau pays ! Je n’y suis jamais allé mais je l’imagine fort bien !

- Alors ? Pourquoi ne pas y aller, toi aussi ? – s’étonna La Mèche.

- Ne me tente pas, c’est inutile ! J’ai promis à la Fée de ne pas renier ma parole.

- Puisque c’est ainsi, au revoir Pinocchio! Salue de ma part les petits et les grands de l’école si tu les croi­ses sur ton chemin 

- Adieu, La Mèche ! Bon voyage ! Amuse-toi bien et pense de temps en temps aux amis ! 

La marionnette s’éloigna de deux pas, s’arrêta, se retourna :

- Tu es sûr et certain que, dans ce pays, il y a six jeudis et un dimanche dans la semaine ? 

- Tout à fait sûr.

- Que les vacances commence le premier janvier et se terminent le trente et un décembre ? 

- Je te l’ai dit !

- Quel beau pays ! – répéta Pinocchio, rêveur. 

Puis, d’un ton résolu, il lança précipitamment:

- Cette fois, adieu pour de bon ! 

- Adieu ! – répondit La Mèche.

- Au fait, vous partez dans combien de temps ?

- Dans deux heures. 

- Dommage ! Si cela avait été dans une heure, j’aurais pu attendre. 

- Mais la Fée ? – fit remarquer son camarade.

- Maintenant je suis vraiment en retard. Alors, une heure de plus ou de moins... 

- Sacré Pinocchio ! Et si la Fée te gronde ?

- Bah ! Je la laisserai dire. Après, elle s’arrêtera bien... 

Il faisait nuit, et même nuit noire quand ils aperçurent dans le lointain une lanterne allumée qui se balançait. Bientôt, ils entendirent un léger bruit de grelots et un coup de trompe aussi ténu que le zinzin d’un moustique. 

- La voilà ! – cria La Mèche en sautant sur ses pieds. 

- Qu’est-ce que c’est ? – demanda Pinocchio à voix basse.

- C’est la charrette qui vient me chercher. Alors, tu viens ou pas ? 

- C’est vraiment vrai que, dans ce pays, les enfants ne sont pas obligés d’aller à l’école ? 

- C’est tout à fait vrai !

- Quel beau pays !... Quel beau pays !... Quel beau pays tout de même!...

Suite

Les aventures de Pinocchio 1ère partie (chapitres 1 à 6)

Les aventures de Pinocchio 2ème partie (chapitres 7 à 12)

Les aventures de Pinocchio 3ème partie (chapitres 13 à 18)

Les aventures de Pinocchio 4ème partie (chapitres 19 à 24)

Les aventures de Pinocchio 5ème partie (chapitres 25 à 30)

Les aventures de Pinocchio 6ème partie (chapitres 31 à 36)

Biographie de Carlo Collodi

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