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Les aventures de Pinocchio
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de Carlo Lorenzini,
dit Collodi
Traduction de Claude Sartirano
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2ème partie
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Chapitre 7
Revenu chez lui, Geppetto va refaire les pieds de la marionnette et lui donner son propre repas.
Le pauvre Pinocchio, qui était encore ensommeillé, ne s’était pas rendu compte que ses pieds étaient brûlés. Quand il entendit la voix de son père, il sauta de son tabouret pour lui ouvrir mais, après avoir titubé deux ou trois fois, il tomba de tout son long sur le sol.
Et, en tombant, il fit autant de vacarme qu’une batterie de cuisine dégringolant du cinquième étage.
- Ouvre-moi ! – lui criait Geppetto de la rue.
- Mais, mon papa, je ne peux pas – lui répondait la marionnette en pleurant et en se roulant par terre.
- Pourquoi ne peux-tu pas ?
- On m’a mangé les pieds.
- Et qui donc te les a mangés ?
Pinocchio regardait le chat qui s’amusait à pousser des copeaux avec ses pattes :
- C’est le chat – inventa-t-il
- Ouvre-moi, je te dis ! Sinon, je vais t’en donner du chat, mais ce sera du chat à neuf queues !
- Je vous supplie de me croire : je ne peux pas me tenir debout. Oh ! Pauvre de moi ! Je devrai, toute ma vie, me traîner sur les genoux !...
Geppetto était persuadé que toutes ces pleurnicheries étaient encore une espièglerie de la marionnette. Pour en finir, il s’accrocha au mur et rentra dans la maison par la fenêtre.
Au début, il voulut mettre les choses au point mais quand il vit son Pinocchio par terre et qu’il n’avait plus de pieds, il fut immédiatement attendri. Le prenant par le cou, il l’embrassa et lui fit mille caresses. Des larmes lui coulaient sur les joues. Tout en sanglotant, il lui dit :
- Mon Pinocchio à moi ! Comment as-tu fait pour te brûler les pieds ?
- J’en sais rien, papa, mais c’était une nuit d’enfer dont je me souviendrai toujours. Il tonnait, il y avait des éclairs partout et moi j’avais très faim, alors le Grillon-qui-parle m’a dit ; « Tu as été méchant et c’est tout ce que tu mérites » et moi je lui ai répondu : « Ca suffit, Grillon !... ». Mais il a ajouté : «Tu n’es qu’une marionnette qui a la tête aussi dure que du bois ». Alors, moi, je lui ai envoyé un marteau à la figure. Il est mort mais c’est de sa faute, moi je ne voulais pas le tuer. Après, j’ai mis une poêle sur le brasero allumé, le poussin est sorti et m’a dit : « Adieu... et bonjour chez vous ». Comme j’avais de plus en plus faim, le petit vieux en bonnet de nuit m’a ordonné de me mettre sous sa fenêtre et de tendre mon chapeau. C’est comme cela que j’ai reçu une bassine d’eau parce que je demandais un peu de pain. Est-ce honteux de demander du pain ? Bon, après je suis revenu à la maison, toujours affamé, j’ai posé mes pieds sur le brasero pour les sécher, puis vous êtes arrivé et je me suis aperçu que mes pieds étaient brûlés. Maintenant, la faim, je l’ai toujours mais les pieds, je n’en ai plus ! Hi !... Hi !... Hi !...
Et Pinocchio de recommencer à pleurer et à brailler si fort qu’on pouvait l’entendre à cinq kilomètres à la ronde.
Geppetto, du long discours embrouillé de sa marionnette n’avait retenu que le fait qu’elle mourait de faim et il tira de sa poche trois poires qu’il lui tendit :
- Ces poires devaient être mon déjeuner mais je te les donne volontiers. Mange-les et fais-en le meilleur profit.
- Si vous voulez que je les mange, faites-moi donc le plaisir de les éplucher.
- Les éplucher ? – s ‘étonna Geppetto - Je ne savais pas, mon garçon, que tu étais si délicat. Tu fais la fine bouche. C’est mal ! Dés le plus jeune âge, en ce bas monde, il faut s’habituer à manger de tout. On ne sait jamais ce qui peut arriver, car tout est possible.
- Vous parlez d’or – répliqua Pinocchio, - mais moi je ne mangerai jamais un fruit qui n’est pas épluché. Je ne peux pas souffrir les peaux.
Alors le brave Geppetto, sortant un petit couteau et s’armant de patience, pela les trois poires en prenant soin de laisser les épluchures sur un coin de la table.
Quand Pinocchio, en deux bouchées, eut mangé la première poire, il fit le geste de jeter le trognon.
Geppetto lui arrêta le bras :
- Ne le jette pas : tout peut être utile en ce bas monde.
- Bah ! Le trognon, c’est sûr que je ne le mangerai pas ! – hurla la marionnette, menaçante comme une vipère.
- Qui sait ? Tout est possible !... répéta Geppetto calmement.
Les trois trognons, au lieu de passer par la fenêtre, rejoignirent donc les épluchures sur la table.
Ayant mangé ou plutôt dévoré les trois poires, Pinocchio se remit à bailler et dit en pleurnichant :
- J’ai encore faim !
- Mais, mon garçon, je n’ai plus rien à te donner.
- C’est vrai ? Il n’y a plus rien ?
- Plus rien que ces épluchures et ces trognons de poire.
- Tant pis ! – dit Pinocchio, - s’il n’y a rien d’autre, je mangerais bien une épluchure.
Et il commença à mastiquer. Au début, il prit une mine dégoûtée, mais il engloutit toutes les épluchures l’une après l’autre, puis les trognons. Quand il eut fini, il battit des mains de contentement. Il jubilait :
- Maintenant, je me sens bien !
- Tu vois donc – lui fit remarquer Geppetto, - que j’avais raison quand je te disais qu’il ne fallait pas être si délicat. Mon cher, on ne sait jamais ce qui peut arriver en ce bas monde. Tout est possible !
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Chapitre 8
Geppetto taille de nouveaux pieds à Pinocchio et vend son manteau pour lui acheter un abécédaire.
La marionnette, une fois rassasiée, commença à bougonner et à pleurnicher parce qu’elle voulait des pieds neufs.
Mais Geppetto, pour le punir de sa fugue, laissa Pinocchio se désespérer durant une bonne partie de la journée, puis il lui demanda :
- Et pourquoi devrais-je te refaire des pieds si c’est pour te sauver une nouvelle fois ?
- Je vous promets – lui répondit entre deux sanglots la marionnette – que désormais je me conduirai bien.
- C’est ce que disent tous les enfants quand ils veulent quelque chose.
- Je vous promets que j’irai à l’école, que j’étudierai et que je ferai des étincelles...
- Quand les enfants veulent quelque chose, c’est toujours le même refrain.
- Mais je ne suis pas comme les autres enfants ! Je suis le plus gentil et je dis toujours la vérité. Je vous jure, papa, que j’apprendrai un métier et je serai votre bâton de vieillesse.
Geppetto, tout en affichant un air terriblement sévère, avait les yeux pleins de larmes et le cœur gros en voyant dans quel état pitoyable était son Pinocchio. Il se tut, prit ses outils, deux bouts de bois sec et se mit farouchement au travail.
En moins d’une heure, les pieds étaient faits, et bien faits : deux petits pieds rapides et nerveux comme les aurait sculptés un artiste de génie.
Puis Il dit à la marionnette :
- Ferme les yeux et dors !
Pinocchio ferma les yeux et fit semblant de dormir. Et pendant qu’il faisait semblant de dormir, Geppetto ramollit de la colle dans une coquille d’œuf et ajusta tellement bien les deux pieds aux jambes de la marionnette que l’on ne remarquait rien à l’endroit où il les avait collés.
Dés que Pinocchio se rendit compte qu’il avait des pieds, il sauta de la table où il était étendu et, fou de joie, commença à faire mille entrechats et cabrioles.
- Pour vous remercier de ce que vous avez fait pour moi – dit-il alors à son père – j’irai tout de suite à l’école.
- Bravo, mon garçon !
- Oui, mais pour y aller, j’ai besoin de vêtements.
Geppetto était pauvre et n’avait pas un centime en poche. Il lui confectionna donc un ensemble en papier à fleurs, des souliers en écorce d’arbre et un bonnet de mie de pain.
Pinocchio courut se mirer dans une bassine pleine d’eau et, très content de lui, revint en se pavanant :
- J’ai l’air d’un vrai monsieur !
- En effet – répliqua Geppetto. Pour être un monsieur, mieux vaut un vêtement propre qu’un vêtement luxueux. Tiens-le-toi pour dit.
- A propos – fit remarquer la marionnette - il me manque tout de même quelque chose d’essentiel pour aller à l’école.
- Quoi donc ?
- Je n’ai pas d’abécédaire.
- Tu as raison, mon garçon. Mais comment fait-on pour s’en procurer ?
- Ben, c’est très facile. On va dans une librairie et on l’achète.
- Et les sous ?
- Moi, je n’en ai pas.
- Et moi non plus.
Le visage du brave Geppetto s’assombrit. Et, bien que Pinocchio fut d’une nature insouciante et joyeuse, lui aussi devint triste. La misère, quand c’est de la vraie misère, tout le monde la voit, même les enfants.
- Attends un peu ! – cria tout à coup Geppetto.
Il se leva, enfila son vieux manteau de futaine tout rapiécé et sortit de la maison en courant.
Il revint vite. Il tenait à la main un abécédaire pour son fiston. En revanche, il n’avait plus de manteau. Le pauvre homme était en bras de chemise et, dehors, il neigeait.
- Et ton manteau, papa ?
- Je l’ai vendu.
- Mais pourquoi ?
- Il me tenait trop chaud.
Pinocchio avait bon cœur. Comprenant à demi-mot, il sauta au cou de Geppetto et lui couvrit le visage de baisers.
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Chapitre 9
Pinocchio vend son abécédaire pour aller au théâtre de marionnettes.
La neige ayant cessé de tomber, Pinocchio prit le chemin qui menait à l’école emportant sous son bras, l’abécédaire flambant neuf. Tout en marchant il rêvassait et construisait mille châteaux en Espagne, tous plus beaux les uns que les autres.
Il se disait :
- Aujourd’hui, à l’école, j’apprendrai à lire ; demain, j’apprendrai à écrire ; après-demain, je saurai compter. Avec tout mon savoir, je gagnerai beaucoup d’argent et, dés les premiers sous en poche, j’achèterai à mon papa un beau manteau de drap.
Que dis-je de drap ? Il sera tissé d’or et d’argent avec des brillants en guise de boutons. Le pauvre homme le mérite bien car, en somme, pour m’acheter des livres et me donner de l’instruction, il se retrouve en bras de chemise... avec le froid qu’il fait ! Seuls les papas sont capables de faire de tels sacrifices !...
Alors que, tout ému, Pinocchio se racontait ce genre de choses, il entendit, au loin, le son aigu de fifres et les coups sourds d’une grosse caisse : pfuit-pfuit-pfuit, boum-boum-boum.
Il s’arrêta pour mieux écouter. Il y avait une très longue route qui croisait la sienne et qui conduisait à un petit village construit au bord de la mer. La musique venait de là-bas.
- Qu’est-ce donc que cette musique ? – se demanda Pinocchio - Dommage que je sois obligé d’aller à l’école, sinon...
Il restait là, perplexe. Il lui fallait choisir entre l’école et les fifres.
- Disons qu’aujourd’hui, je pourrais aller écouter les fifres. Dans ce cas, j’irai à l’école demain. Pour aller à l’école, il sera toujours temps – finit-il par conclure en haussant les épaules.
Sitôt dit, sitôt fait. Il s’engagea sur la route transversale et se mit à courir à toutes jambes. Et plus il courait, mieux il entendait les fifres et la grosse caisse : pfuit-pfuit-pfuit, boum-boum-boum.
Il arriva sur une place pleine de gens qui s’agglutinaient autour d’une grande baraque en bois recouverte d’une toile bariolée aux mille couleurs.
- C’est quoi, cette baraque ? – demanda-t-il à un gamin du village.
- Tu n’as qu’à lire la pancarte. C’est écrit dessus.
- Je la lirais bien volontiers mais il se trouve qu’aujourd’hui je ne sais pas lire.
- Pauvre ignorant ! Moi, je vais te la lire. Sache donc que, sur cette pancarte, il est écrit en lettres rouges comme du feu : « GRAND THEATRE DE MARIONNETTES »
- Et il y a longtemps que le spectacle a commencé ?
- Il commence.
- Pour entrer, combien ça coûte ?
- Quatre sous.
Pinocchio, dévoré par la curiosité, perdit toute retenue. Toute honte bue, il demanda au jeune garçon:
- Tu pourrais me prêter quatre sous jusqu’à demain ?
- Je te les donnerais bien volontiers – ricana l’autre – mais il se trouve qu’aujourd’hui je ne peux pas les donner.
- Je te vends mon manteau pour quatre sous – répliqua Pinocchio.
- Que veux-tu que je fasse d’un manteau en papier peint ? S’il se met à pleuvoir, il va se coller à moi et je ne pourrais même plus m’en débarrasser.
- Alors, prends mes chaussures.
- Elles sont tout juste bonnes à allumer le feu.
- Et le bonnet. Tu m’en donnerais combien ?
- Belle acquisition, en vérité ! Un bonnet en mie de pain ! Les souris finiraient par venir me le manger sur la tête !
Pinocchio était sur des charbons ardents. Il avait bien encore une dernière proposition à lui faire, mais il n’osait pas la formuler. Il hésitait, balançait, était à la torture. Puis il se décida :
- Ne pourrais-tu pas me donner quatre sous pour cet abécédaire tout neuf ?
- Écoute. Je suis un enfant et je ne fais pas de commerce avec les autres enfants – lui répondit son jeune interlocuteur qui avait beaucoup plus de jugeote que lui.
- Pour quatre sous, moi je le prends – intervint un chiffonnier qui avait entendu leur conversation.
Le livre fut vendu sur-le-champ. Et dire que, pour avoir acheté ce même abécédaire à son fils chéri, le brave Geppetto, en bras de chemise, grelottait de froid chez lui!
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Chapitre 10
Les marionnettes reconnaissent en Pinocchio l’une des leurs et lui font fête. Au moment où l’allégresse est à son comble survient Mangiafoco, le marionnettiste. Pinocchio est promis à une triste fin.
L’entrée de Pinocchio dans le petit théâtre de marionnettes suscita un incident qui provoqua une sorte de révolution.
Il faut savoir que le rideau était levé et que le spectacle avait commencé.
Sur la scène, Arlequin et Polichinelle se querellaient et s’apprêtaient, comme d’habitude, à en venir aux gifles et aux coups de bâton.
Leur prise de bec faisait se plier de rire un public captivé. Les deux marionnettes gesticulaient et s’envoyaient des injures avec tant de naturel qu’elles paraissaient aussi vivantes que vous et moi.
Mais, vivant ou pas, Arlequin s’arrêta soudain de jouer. Faisant face au public, il montra de la main quelqu’un au fond de la salle et se mit à déclamer avec emphase:
- Dieux du ciel ! Est-ce que je rêve ? Pourtant, c’est bien Pinocchio que je vois là-bas!
- C’est vraiment Pinocchio ! - cria Polichinelle à son tour.
- C’est tout à fait lui ! - renchérit madame Rosaura dont la tête passa à travers le décor.
- C’est Pinocchio ! C’est Pinocchio ! - reprirent en chœur toutes les marionnettes surgissant des coulisses.
C’est Pinocchio ! C’est notre frère à tous ! Vive Pinocchio !
- Pinocchio, viens-là ! – cria Arlequin - Viens te jeter dans les bras de tes frères en bois !
Cette affectueuse invite fit bondir Pinocchio hors de son siège. D’un saut, il fut dans les premiers rangs. Un autre saut le propulsa sur la tête du chef d’orchestre et, de là, il arriva directement sur la scène.
Difficile d’imaginer la débauche de marques d’amitié que lui témoigna, dans le plus grand désordre, toute la troupe de ce théâtre végétal : ce furent des embrassades, des étreintes, des joyeux petits pinçons de complicité, de tendres frottements de museaux que seule une fraternité sincère et réelle peut inspirer.
Il n’y a pas à dire : le spectacle était émouvant. Pourtant le public, voyant que la comédie n’avançait plus, s’impatienta et se mit à crier :
- La suite ! La suite !
Ce fut peine perdue car les marionnettes, au lieu de se remettre à jouer, firent encore plus de tapage et, hissant Pinocchio sur leurs épaules, le portèrent en triomphe sur le devant de la scène.
C’est alors qu’intervint le marionnettiste, un homme à la stature colossale et si laid que l’on mourait de peur rien qu’à le regarder. Il avait une barbe noire comme de l’encre, si longue qu’elle traînait par terre et qu’il s’emmêlait les pieds dedans quand il marchait. Sa bouche était vaste comme un four, ses yeux ressemblaient à des lanternes rouges et il faisait claquer un fouet tressé de peaux de serpents et de queues de renards.
Le tapage cessa brusquement à son apparition. Chacun retenait sa respiration et l’on aurait pu entendre une mouche voler. Toutes les pauvres marionnettes, les hommes comme les femmes, furent prises de tremblements.
- Pourquoi es-tu venu mettre la pagaille dans mon théâtre ? – demanda le marionnettiste à Pinocchio d’une grosse voix d’ogre ayant un bon rhume de cerveau.
- Ce n’est pas de ma faute, Monsieur, je vous supplie de me croire.
- Suffit ! On règlera nos comptes ce soir.
Ce n’étaient pas des paroles en l’air. Car, le spectacle terminé, le marionnettiste se rendit à la cuisine où il s’était préparé pour le dîner un mouton entier qui cuisait lentement à la broche. Or, comme il lui manquait du bois pour parachever la cuisson afin qu’il soit bien doré, il appela Arlequin et Polichinelle et leur dit :
- Apportez-moi donc cette marionnette qui est accrochée au clou. Elle m’a paru d’un bois très sec et fera une belle flambée pour mon rôti.
D’abord ils hésitèrent. Mais un méchant coup d’œil de leur patron terrorisa tellement Arlequin et Polichinelle qu’ils obéirent.
Peu après, ils revenaient portant le pauvre Pinocchio qui se débattait comme une anguille hors de l’eau et qui criait désespérément :
- Papa, papa, sauve-moi ! Je ne veux pas mourir ! Je ne veux pas mourir !
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Chapitre 11
Mangiafoco éternue et pardonne à Pinocchio, lequel sauve de la mort son ami Arlequin.
Certes, le montreur de marionnettes Mangiafoco (qui veut dire Mange-feu : c’était vraiment son nom) avait toutes les apparences d’un homme terrifiant, particulièrement avec sa barbe noire qui, comme un tablier, lui recouvrait entièrement poitrine et jambes. Mais au fond, ce n’était pas un méchant homme. La preuve : quand on lui amena Pinocchio, se débattant et hurlant « Je ne veux pas mourir, je ne veux pas mourir ! », il fut tout de suite troublé et ressentit de la pitié pour la pauvre marionnette. Il résista bien un bon moment mais, ne se contrôlant plus, il finit par émettre un très sonore éternuement.
Arlequin, qui semblait avoir été transformé en saule pleureur tellement il était affligé, retrouva subitement un visage joyeux à la suite de cet éternuement et, se penchant vers Pinocchio, lui souffla :
- Bonne nouvelle, mon frère : le maître vient d’éternuer, ce qui veut dire qu’il s’est pris de compassion pour toi et que tu es sauvé.
En effet, alors que tous les humains pleurent ou, du moins, font semblant de sécher des larmes quand quelqu’un leur fait pitié, Mangiafoco, lui, éternuait. C’était sa manière à lui de faire savoir qu’il avait du cœur.
Après avoir éternué, le montreur de marionnettes choisit de refaire le bourru et grommela à l’adresse de Pinocchio :
- Arrête de pleurer ! Toutes ces lamentations m’ont ouvert l’appétit. Je sens un tiraillement qui... atchoum, atchoum !
- A vos souhaits ! – dit Pinocchio
- Merci ! Dis-moi : ton papa et ta maman sont toujours vivants ?
- Papa, oui. Je n’ai jamais connu ma maman.
- Évidemment, évidemment... Quelle tristesse ce serait pour ton vieux papa si je te faisais griller sur ces braises rouges ! Pauvre homme ! Vraiment je compatis !... Atchoum, atchoum, atchoum !
- A vos souhaits – répéta Pinocchio
- Merci ! Mais il faut aussi éprouver de la compassion pour moi car, comme tu le vois, je n’ai plus de bois pour finir de cuire ce mouton. En vérité, te jeter dans le feu m’aurait bien arrangé. Mais, que veux-tu, j’ai eu pitié. Maintenant c’est trop tard. Je vais donc te remplacer par l’une de mes marionnettes. Holà, les gendarmes !
Très longs, très maigres, bicornes sur la tête et sabres au clair, deux gendarmes surgirent immédiatement.
Le marionnettiste, d’une voix rauque, leur ordonna :
- Attrapez-moi cet Arlequin, ligotez-le bien et jetez-le dans le feu. Je veux que mon rôti soit réussi !
Imaginez la tête du pauvre Arlequin ! Il fut si épouvanté que ses jambes plièrent sous lui et qu’il se retrouva à plat ventre par terre.
Bouleversé par ce spectacle, Pinocchio, en sanglots, se jeta aux pieds du marionnettiste et inonda sa barbe de ses pleurs. Il supplia :
- Pitié, Monsieur Mangiafoco !
- Ici, il n’y aucun monsieur ! – répliqua sèchement le marionnettiste.
- Pitié, Monsieur le Chevalier !
- Il n’y a pas de chevalier non plus !
- Pitié, Monsieur le Commandeur !
- Où vois-tu des commandeurs ici ?
- Pitié, Excellence !
Cette fois, très flatté de s’entendre appelé Excellence, le montreur de marionnette s’humanisa et demanda à Pinocchio d’un ton plus affable :
- Et bien, que veux-tu ?
- Vous demander la grâce de ce pauvre Arlequin.
- Il n’y a pas de grâce qui tienne ! Puisque je t’ai épargné, toi, il faut bien que je le mette dans le feu, lui. Sinon, mon mouton ne sera pas bien doré.
- Dans ce cas – répliqua fièrement Pinocchio en se levant et en jetant son bonnet de mie de pain – dans ce cas, je sais où est mon devoir. Avancez, messieurs les gendarmes ! Attachez-moi et jetez-moi dans les flammes ! Il n’est pas juste qu’Arlequin, un véritable ami, dusse mourir à ma place !
Cette déclaration héroïque, prononcée haut et fort, fit couler les larmes de toutes les marionnettes présentes. Jusqu’aux gendarmes qui, bien que de bois, pleuraient comme des veaux.
Au début, Mangiafoco resta intraitable, un vrai bloc de glace. Mais, peu à peu, il s’attendrit, puis il éternua. Après quatre ou cinq éternuements, il ouvrit ses bras :
- Tu es un garçon très courageux. Viens m’embrasser.
Pinocchio se jeta dans les bras du marionnettiste. Grimpant dans sa barbe comme un écureuil, il alla poser un gros baiser sur son nez.
- Je suis gracié ? – demanda, à peine audible, le pauvre Arlequin qui n’avait plus qu’un filet de voix.
- Gracié ! – répondit Mangiafoco.
Tout en soupirant et en hochant la tête, il ajouta :
- Tant pis ! Aujourd’hui, je me contenterai d’un mouton à moitié cru mais, la prochaine fois, gare à celui sur qui ça tombera !
Apprenant que la grâce avait été obtenue, toutes les marionnettes se précipitèrent sur la scène et, après avoir allumé toutes les lumières comme pour une soirée de gala, se mirent à danser et à sauter dans tous les sens. A l’aube, elles dansaient encore.
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Chapitre 12
Mangiafoco, le marionnettiste, donne cinq pièces d’or à Pinocchio pour qu’il les porte à son papa Geppetto. Mais Pinocchio se laisse embobiner par le Renard et le Chat: il part avec eux.
Le jour suivant, Mangiafoco prit Pinocchio à part et lui demanda :
- Comment s’appelle ton papa ?
- Geppetto
- Et quel est son métier ?
- Le métier de pauvre.
- Cela lui rapporte beaucoup ?
- Suffisamment pour n’avoir jamais un sou en poche. Il a dû vendre son manteau tout rapiécé et reprisé, une vraie misère, pour m’acheter l’abécédaire de l’école. Vous vous rendez compte !
- Pauvre diable ! Cela me fait de la peine. Tiens, voilà cinq pièces d’or. Pars tout de suite les lui porter et salue-le de ma part.
Pinocchio, comme on l’imagine, se confondit en remerciements, embrassa toutes les marionnettes de la Compagnie, même les gendarmes, puis, fou de joie, se mit en route pour rentrer chez lui.
Mais il n’avait pas fait cinq cents mètres qu’il rencontra un Renard clopinant sur trois pieds et un Chat aveugle. Ils allaient, s’aidant l’un l’autre, comme deux bons compagnons d’infortune. Le Renard boiteux s’appuyait sur le Chat aveugle qui se laissait guider par son camarade.
- Bonjour Pinocchio – dit le Renard en le saluant gracieusement.
- Comment sais-tu mon nom ? – s’étonna la marionnette.
- Je connais bien ton papa.
- Tu l’as vu ?
- Je l’ai vu hier. Il était sur le pas de sa porte.
- Et que faisait-il ?
- Il était en bras de chemise et tremblait de froid.
- Pauvre papa ! Mais, si Dieu le veut, à partir d’aujourd’hui il ne tremblera plus !
- Pourquoi donc ? – interrogea le Renard.
- Parce que je suis devenu un Monsieur.
- Un Monsieur, toi ?
Le Renard ne put s’empêcher de rire. Un rire moqueur, peu flatteur. Le Chat riait aussi mais, pour qu’on ne s’en aperçoive pas, il se lissait en même temps les moustaches avec ses pattes de devant.
- Il n’y a pas de quoi rire – grogna Pinocchio, piqué au vif – Désolé de vous faire venir l’eau à la bouche mais, si vous vous y connaissez, dites-moi donc ce que vous pensez de ces cinq magnifiques pièces !
Et il montra aux deux compères le cadeau de Mangiafoco.
L’agréable tintement des pièces d’or fit que le Renard tendit sans le vouloir sa patte malade alors que le Chat ouvrait tout grand ses yeux verts qui brillaient comme des lanternes. Mais il les referma aussitôt, de sorte que Pinocchio ne s’aperçut de rien.
- Et que vas-tu faire avec cet argent ? – demanda le Renard.
- D’abord – répondit la marionnette – je vais acheter à mon papa un beau manteau neuf, tissé de fils d’or et d’argent avec des pierres précieuses en guise de boutons. Après, je m’achèterai un abécédaire.
- Un abécédaire ? Pour toi ?
- Pour moi. Je veux aller à l’école et me mettre à étudier pour de bon.
- Moi, j’ai perdu une patte pour avoir eu la sotte passion des études.
- Et moi je suis devenu aveugle pour la même raison – ajouta le Chat.
Pendant ce temps, un merle blanc s’était posé sur une haie au bord de la route. Il siffla, à l’intention de Pinocchio :
- N’écoute pas ces deux lascars : sinon, tu t’en repentiras.
Pauvre merle ! Il aurait mieux fait de se taire ! Le Chat, d’un seul bond, lui sauta dessus et, sans que l’autre ait pu dire ouf, l’avala d’une seule bouchée, plumes comprises.
Une fois l’oiseau mangé et son museau nettoyé, le Chat ferma les yeux et refit l’aveugle, comme avant.
- Pauvre merle ! – gémit Pinocchio, - pourquoi as-tu été si cruel avec lui ?
- Pour lui donner une leçon – répondit le Chat – Cela lui apprendra à s’occuper de ses oignons.
Ils étaient à mi-parcours quand le Renard, sans crier gare, s’arrêta et demanda à la marionnette :
- Veux-tu multiplier tes pièces d’or ?
- C’est à dire ?
- Eh bien, à la place de ces cinq misérables sequins, ne voudrais-tu pas en avoir cent, mille, deux mille ?
- Bien sûr ! Mais comment ?
- C’est très facile. Au lieu de rentrer chez toi, tu n’as qu’à venir avec nous.
- Pour aller où ?
- Au Pays des Nigauds.
Pinocchio réfléchit un moment puis déclara résolument:
- Non, je ne peux pas venir. Je suis près de ma maison et je veux retrouver mon papa qui m’attend. Quels soupirs il a dû pousser, le pauvre homme, quand il ne m’a pas vu revenir ! Je suis vraiment un mauvais fils et le Grillon-qui-parle avait bien raison quand il disait que les enfants désobéissants n’avaient aucune chance de réussir dans la vie. Je l’ai appris à mes dépens. Il m’est arrivé beaucoup de malheurs. Hier encore, dans la maison de Mangiafoco, j’ai couru un terrible danger. Brrr, rien que d’y penser me donne le bourdon.
- Si tu tiens vraiment à rentrer, alors vas-y et tant pis pour toi ! – soupira le Renard.
- Tant pis pour toi ! – répéta le Chat.
- Mais en te conduisant ainsi, Pinocchio, tu tournes le dos à la chance – ajouta le Renard.
- A la chance ! – répéta le Chat.
- D’ici à demain, tu aurais pu transformer tes cinq sequins en deux mille – insista le Renard.
- En deux mille ! – répéta le Chat.
- Tant que cela ? Comment est-ce possible ? – s’étonna Pinocchio, éberlué.
- Je vais te l’expliquer – dit le Renard. Sache donc qu’au Pays-des-Nigauds il y a un champ sacré que tout le monde appelle le Champ des miracles. Dans ce champ, tu creuses un petit trou et tu y mets, par exemple, un sequin d’or. Tu combles le trou avec de la terre, tu l’arroses avec deux seaux d’eau, tu jettes une pincée de sel et tu rentres tranquillement te mettre au lit. Pendant la nuit, le sequin germe et fleurit. Le lendemain matin, tu retournes dans le champ et qu’y trouves-tu ? Tu trouves un magnifique arbre chargé d’autant de sequins qu’un bel épi a de grains de blé en plein mois de juin.
- Alors, moi, si j’enterrais mes cinq pièces dans ce champ, combien de sequins trouverais-je le lendemain matin ? – demanda Pinocchio, de plus en plus étonné.
- C’est très simple, – répondit le Renard – toi-même pourrais en faire le compte avec les doigts de la main. Attendu que chaque pièce donne une grappe de cinq cents sequins et que tu as cinq pièces, tu te retrouveras, le lendemain matin, avec en poche deux mille cinq cents sequins sonnants et trébuchants.
- Mais c’est formidable ! – hurla Pinocchio, dansant de joie – Formidable ! Dés que j’aurai récolté tous ces sequins, j’en prendrai deux mille pour moi et les cinq cents autres seront pour vous deux.
- Un cadeau ? Pour nous ? Dieu t’en préserve ! – s’indigna le Renard en prenant une mine offensée.
- Dieu t’en préserve ! – répéta le Chat.
- Nous n’agissons pas par intérêt, – expliqua le Renard - nous agissons uniquement pour enrichir les autres.
- Les autres ! – répéta le Chat.
Quels braves gens ! – se dit Pinocchio. Alors, oubliant instantanément son papa, le manteau neuf, l’abécédaire et toutes ses bonnes résolutions, il déclara :
- D’accord, je viens avec vous.
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